Il y a 4,4 millions d'années, dans les forêts et les prairies arborées de l'Afar éthiopien, vivait une créature qui allait bousculer toutes nos certitudes sur les origines de l'humanité. Ardipithecus ramidus, que le monde connaît sous le surnom "Ardi", represente l'un des fossiles les plus anciens et les plus complets jamais découverts dans la lignée humaine. Sa mise au jour a oblige les scientifiques a repenser radicalement l'image qu'ils se faisaient de l'ancêtre commun aux humains et aux chimpanzés, et a reconsidérer les mécanismes memes de notre évolution.
La découverte d'Ardi : trente ans de patience
L'histoire d'Ardipithecus ramidus commence en 1992, dans la région du Middle Awash, en Éthiopie, lors d'une expédition dirigée par le paléontologue américain Tim White de l'Université de Californie a Berkeley. Son équipe, qui comprend le Japonais Gen Suwa et l'Éthiopien Berhane Asfaw, commence a mettre au jour des fragments dentaires et osseux sur le site d'Aramis1. Ces premiers spécimens sont publies en 1994 sous le nom d'Ardipithecus ramidus, deux mots empruntes a la langue afar : "ardi" signifie "sol" ou "racine", et "ramid" signifie "racine" - un nom qui evoque a la fois l'origine terrestre et les racines évolutives de l'espèce.
Mais la découverte capitale survient en 1994, lorsqu'un membre de l'équipe repere des fragments d'un squelette partiel d'une femelle adulte, designe ARA-VP-6/500. Les fouilles qui s'ensuivent durent plusieurs saisons et mobilisent des dizaines de spécialistes. Le spécimen est tellement fragile que chaque os, encore partiellement emprisonne dans la roche sédimentaire, doit être consolide sur place avant d'être extrait. Le travail de préparation en laboratoire prend quant a lui plus de quinze ans. C'est seulement en octobre 2009, soit quinze ans après la découverte, qu'une serie de onze articles coordonnes est publiée dans la revue Science2, révélant au monde l'integalite de ce que l'on sait désormais sur "Ardi".
Au total, plus de cent spécimens appartenant a au moins trente-six individus ont été recuperes sur le site d'Aramis et dans les environs. Ils ont permis de reconstituer avec une précision remarquable l'anatomie de cette espèce et les conditions dans lesquelles elle vivait.
Anatomie d'Ardipithecus : ni singe ni homme
Le squelette d'Ardi, bien qu'incomplet - il represente environ 45 % de l'individu - est suffisamment preserv pour permettre des descriptions anatomiques détaillées. La femelle mesurait environ 120 cm et pesait entre 50 et 51 kg, soit une taille comparable a celle d'une chimpanzé femelle adulte, bien que sa morphologie soit très différente3.
La capacité crânienne d'Ardi est estimée a environ 300 a 350 cm3, soit une valeur comparable a celle des chimpanzés modernes et beaucoup plus petite que celle des premiers Homo. Le crane presente un prognathisme facial modere, moins prononce que chez les chimpanzés actuels. Les canines, bien que plus grandes que chez les humains modernes, sont nettement réduites par rapport aux grands singes, avec une forme en diamant caractéristique indiquant une réduction du rôle de ces dents dans les comportements agonistiques.
La main d'Ardi est l'une des plus fascinantes de toute l'anatomie de cette espèce. Elle est longue, avec des phalanges courbes, adaptées a la saisie des branches. Mais elle possede aussi un pouce robuste qui offrait une bonne prise en paume - très different de la main spécialisée des chimpanzés pour la marche sur les phalanges (knuckle-walking). Les os du poignet présentent une rigidité caractéristique qui suggere qu'Ardi ne se déplaçait pas en appuyant sur les phalanges comme les grands singes africains actuels.
Le pied d'Ardi est sans doute l'élément le plus surprenant : le gros orteil est très ecartelable et opposable, comme chez les singes arboricoles, ce qui indique une capacité a saisir les branches des pieds. Pourtant, les autres orteils et la structure du pied montrent des adaptations claires a la marche bipède sur le sol.
Un bipedisme original : marcher et grimper
La question du bipedisme d'Ardi a été l'une des plus débattues lors de la publication de 2009. L'analyse du bassin, notamment la forme de l'ilion, montre clairement des adaptations au maintien du tronc en position verticale lors de la marche4. Cela implique qu'Ardipithecus était capable de marcher sur deux jambes sur le sol, probablement de façon assez efficace pour couvrir de moyennes distances.
Mais Ardi n'était pas un bipède exclusif. Le pied arboricole, les mains preneuses et les membres supérieurs relativement longs indiquent une locomotion mixte : sur les branches des arbres, elle devait se déplacer en position verticale, saisissant les branches avec les mains et les pieds, dans une posture proche de ce que l'on observe chez les orangs-outans ou certains gibbons. Ce type de locomotion, appelé "orthograde arboricole", est très different du déplacement des chimpanzés et des gorilles actuels, qui utilisent la marche sur les phalanges au sol.
Cette découverte a une implication théorique majeure : elle suggere que la marche sur les phalanges des grands singes africains actuels est une adaptation évolutive propre a ces espèces, et non un héritage partage avec les hominines. En d'autres termes, nos ancêtres n'auraient jamais été des marcheurs sur les phalanges - contrairement a ce que les scientifiques supposaient jusqu'alors.
La reconstitution de l'environnement d'Aramis il y a 4,4 millions d'années, basée sur la faune et la flore fossiles associées, montre un milieu de forêt relativement dense, très different de la savane ouverte que l'on associé habituellement aux premiers hominines. Ardi vivait donc dans des bois et des galeries forestières, ce qui implique que le bipedisme a pu évoluer dans un contexte forestier, et non sur les plaines ouvertes comme le postulait l'hypothèse classique.
Ardipithecus et l'ancêtre commun humain-chimpanzé
La découverte d'Ardi a profondément reoriente notre compréhension de l'ancêtre commun qui existait entre les hominines et les chimpanzés il y a environ 6 a 7 millions d'années. Avant 2009, de nombreux chercheurs imaginaient cet ancêtre commun comme une créature très proche des chimpanzés actuels - un animal vivant en forêt, avec un bipedisme facultatif et une locomotion dominée par la marche sur les phalanges.
Ardipithecus demontre que cet ancêtre commun était bien different des chimpanzés modernes. Il ne marchait pas sur les phalanges, avait des canines réduites, vivait en milieu forestier mais marchait déjà sur deux jambes, et présentait un régime alimentaire omnivore. Les chimpanzés et les gorilles modernes ont donc evolue de leur cote depuis cette ancestralite commune, développant leurs propres spécialisations qui ne sont pas représentées dans notre lignée5.
La position d'Ardipithecus ramidus dans l'arbre phylogénétique des hominines reste discutée. La majorité des spécialistes le considere comme un représentant primitif de la lignée humaine, après la séparation avec la lignée chimpanzé. Il serait ancestral aux Australopithecus, qui apparaissent en AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ orientale et méridionale a partir d'environ 4 millions d'années. Certains chercheurs proposent meme une relation directe avec Australopithecus anamensis, qui apparaît dans la meme région quelques centaines de milliers d'années plus tard.
Il existe également une espèce plus ancienne, Ardipithecus kadabba, datée d'environ 5,5 a 5,8 millions d'années et connue par quelques spécimens fragmentaires du meme secteur du Middle Awash. Elle est considérée comme une sous-espèce ou une espèce soeur d'A. ramidus.
Héritage scientifique : repenser nos origines
La publication des résultats d'Ardi en 2009 a été saluée comme l'une des découvertes paléontologiques les plus importantes du XXIe siècle. La revue Science l'a classe parmi les "Révélations scientifiques de la décennie". L'ensemble des données récoltées, couvrant l'anatomie, l'environnement et le régime alimentaire, a permis de dresser un portrait sans precedent d'un hominineHominineMembre de la sous-famille Homininae incluant la lignée humaine (Homo, Australopithecus, Paranthropus…) mais excluant les orangs-outans et les gibbons. Le terme remplace progressivement « hominidé » dans son acception restreinte.→ du début de notre lignée.
Les analyses isotopiques des dents d'Ardi montrent qu'elle consommait une large variété d'aliments : fruits, feuilles, graines, probablement aussi des insectes et de petits vertebres. Ce régime omnivore et opportuniste est très different de celui, specialise dans les fruits, des chimpanzés actuels, et se rapproche davantage du régime général des premiers Homo.
Depuis 2009, d'autres spécimens ont été découverts dans des sites voisins, notamment a Gona, toujours en Éthiopie. Ces nouveaux matériaux confirment et enrichissent l'image que l'on a de cette espèce. Des débats persistent cependant sur certains aspects de son anatomie, notamment la reconstitution du bassin - dont certains fragments sont très ecrases - et les implications precises de son bipedisme.
Ardipithecus ramidus n'est pas seulement un fossile parmi d'autres : c'est une fenetre privilégiée ouverte sur un moment crucial de notre histoire évolutive, celui ou la lignée humaine commençait a prendre ses propres chemins, distincts de ceux qui menaient aux grands singes africains. Il nous rappelle que l'évolution ne suit pas des trajectoires linéaires et prévisibles, et que la nature des premiers hominines était infiniment plus complexe et surprenante que tout ce que nous aurions pu imaginer.
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