Au nord-ouest de l'Australie, dans l'archipel de Dampier, se trouve l'un des patrimoines les plus extraordinaires et les moins connus de l'humanité. Sur les rochers sombres du Pilbara, les Marduwarra - ancêtres des peuplés aborigènes de la région, aujourd'hui réunis sous le nom de Murujuga - ont grave pendant plus de 50 000 ans un récit sans écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire.→ : près d'un million de pétroglyphes, faisant de ce lieu le plus grand ensemble d'art rupestre grave de la planète. Ce documentaire de SLICE HISTOIRE plonge au coeur de cette archive de pierre et interroge son avenir menace.1
Un million de voix gravées dans la roche
Les pétroglyphes de Murujuga - ou Burrup Peninsula, selon la dénomination européenne - recouvrent des milliers de rochers de gabbro et de dolerite noircis par l'oxyde de manganèse. Cette couleur sombre, caractéristique des surfaces exposées depuis des millénaires au soleil et aux intempéries, contraste avec la teinte claire du minéral mis a nu par le grattage, rendant les gravures immédiatement lisibles a l'oeil nu. On y trouve des kangourous, des émeus, des tortues, des poissons de grande taille, mais aussi des figures humaines aux poses rituelles, des visages ovoïdes caractéristiques des premiers humains modernes, et des représentations d'animaux aujourd'hui disparus de la région - dont la possible figuration d'un thylacine, ce "loup de Tasmanie" eradique sur le continent australien il y a des millénaires.
Parmi les motifs les plus énigmatiques figurent ce que les chercheurs interprètent comme des "cartes de points d'eau" : des configurations géométriques de points et de lignes qui correspondraient a la topographie des sources et des mares dans un territoire aride. Si cette interprétation est correcte, les pétroglyphes n'étaient pas seulement des oeuvres d'art ou des récits mythiques, mais aussi des outils de survie, des guides de navigation dans un désert ou l'eau est une question de vie ou de mort.2
Une mémoire de 50 000 ans gravée dans le grès
La datation de ces pétroglyphes est un défi scientifique majeur. Contrairement aux peintures rupestres, qui utilisent des pigments organiques datables au carbone 14, les gravures ne comportent pas de matière organique intrinsèque. Les chercheurs recourent a des méthodes indirectes : la datation par luminescenceDatation par luminescenceMéthode datant le dernier chauffage ou la dernière exposition à la lumière de sédiments et minéraux, en mesurant l'énergie piégée dans le cristal.→ sur les sédiments enfouis sous les gravures, l'analyse de l'oxyde de manganèse qui recouvre progressivement les surfaces exposées, et la comparaison avec les niveaux marins passes.
Car l'archipel de Dampier offre un argument chronologique exceptionnel : il y a 50 000 ans, lorsque les mers étaient bien plus basses qu'aujourd'hui pendant l'âge glaciaire, ce qui est maintenant un archipel d'îles et de péninsules était un vaste plateau côtier. Certains pétroglyphes aujourd'hui immergos sous l'océan ou situes sur des îles isolées se trouvaient alors au milieu de terres emergees. Ils documentent un monde dont la géographie meme a été transformée par la montée des eaux postglaciales. Les gravures les plus récentes, datant de quelques centaines d'années, représentent des navires européens, ce qui permet de fixer la borne supérieure de la tradition et confirme sa continuité jusqu'a l'ère moderne.3
Le Temps du reve grave dans la pierre
Pour les peuplés Murujuga, ces gravures ne sont pas seulement des témoignages archéologiques : elles sont des manifestations vivantes du Temps du reve (Dreaming), ce concept fondateur des cosmologies aborigènes australiennes qui depasse l'opposition entre passe et présent. Les Jukurrpa - les récits du Temps du reve - ne sont pas des légendes figées mais des cartes ontologiques qui guident les relations entre les êtres humains, les animaux, les plantes, les lieux et les forces cosmiques.
Les pétroglyphes s'inscrivent dans un réseau de "chemins de chanson" (songlines), ces itinéraires invisibles qui traversent le continent australien et relient les lieux sacres entre eux. Chaque gravure est un noeud de ce réseau, une note dans une partition immense que les anciens connaissaient par coeur. Marcher sur ces chemins en chantant, c'est réactiver le monde, en réaffirmer la cohésion. Pour les gardiens culturels Murujuga, laisser les gravures se dégrader ne revient pas seulement a perdre des oeuvres d'art : c'est interrompre ce chant cosmique, effacer une partie de la mémoire du monde.4
Un patrimoine sous les bulldozers
C'est la que l'histoire bascule dans le drame. La péninsule de Burrup - Murujuga - abrite aussi l'un des plus grands complexes pétrochimiques d'Australie. Depuis les années 1960, des entreprises comme Woodside Energy y ont installe des usines de liquéfaction de gaz naturel, des raffineries et des terminaux portuaires. La construction de ces installations a necessite le déblaiement de milliers de rochers graves. Personne ne sait combien de pétroglyphes ont ainsi disparu, mais les estimations les plus prudentes parlent de plusieurs milliers de gravures irréversiblement détruites.
Les inquiétudes ne portent pas seulement sur la destruction physique des rochers. Les émissions industrielles - oxydes d'azote, dioxyde de soufre - accéléreraient la corrosion chimique de la "patine du désert" qui protege les gravures et contraste avec le minéral mis a nu. Une étude de 2021 menée par des chercheurs de l'université de Melbourne a montre que des concentrations d'acides faibles, du niveau de celles presentes autour du complexe industriel, étaient capables d'accélérer significativement la dégradation des surfaces gravées.5
En 2023, le site de Murujuga a été propose par l'Australie pour inscription sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco, ce qui constituerait une reconnaissance internationale de sa valeur universelle exceptionnelle. Mais l'inscription n'implique pas automatiquement l'arrêt des activités industrielles, et le bras de fer entre les défenseurs du patrimoine, les entreprises énergétiques et le gouvernement australien se poursuit. Ce documentaire de SLICE HISTOIRE donne voix aux archeolouges, aux gardiens culturels Murujuga et aux militants qui refusent que ce grand livre de pierre se ferme pour toujours.6
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