Le village qui donna son nom à une civilisation

Niché entre les parois abruptes du Salzkammergut autrichien et les eaux froides du lac de Hallstatt, le village homonyme est l'un des plus photographiés d'Europe. Mais derrière cette façade de carte postale se cache un lieu d'une importance archéologique exceptionnelle. C'est ici, dans les galeries d'une mine de sel vieille de plus de trois mille ans et dans la nécropoleNécropoleVaste ensemble de sépultures, « ville des morts » organisée, souvent sur plusieurs époques. accrochée à la pente voisine, qu'ont été mis au jour les témoins d'une civilisation aujourd'hui connue comme culture de Hallstatt - la première grande civilisation de l'âge du FerÂge du ferDernière période de la protohistoire (à partir d'env. −1200 en Europe et au Proche-Orient), marquée par la métallurgie du fer et les premiers royaumes. en Europe centrale, qui s'épanouit entre environ 800 et 450 avant notre ère.1

Exposition dans le musée de Hallstatt présentant des objets de la mine préhistorique
Exposition au musée de Hallstatt présentant des objets extraits de la mine préhistorique de sel. La mine a livré des quantités extraordinaires de matériaux organiques - outils, vêtements, nourriture - conservés par le sel pendant des millénaires. (Crédit : Wolfgang Sauber, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

La culture de Hallstatt tire son nom de ce village, mais s'étendait bien au-delà : de la Bourgogne à la Bohème, des Alpes aux plaines du Danube, elle façonna le visage de l'Europe tempérée pendant quatre siècles. Sa richesse reposait sur une ressource que nos sociétés modernes tiennent pour banale, mais qui était alors d'une valeur inestimable : le sel. Car avant la réfrigération, le sel était indispensable à la conservation des aliments, et cette nécessité biologique en faisait une marchandise d'une valeur comparable à l'or. Hallstatt était assis sur l'un des plus grands gisements de sel gemme de toute l'Europe.

La mine de sel, plus ancienne du monde

Les premières traces d'exploitation du sel à Hallstatt remontent au début du IIe millénaire avant notre ère, à l'âge du BronzeÂge du bronzePériode protohistorique succédant au Néolithique, marquée par la métallurgie du bronze (alliage cuivre-étain) et l'essor des premières cités et États ; en Égypte, elle correspond à l'époque des premières pyramides.. Mais c'est à l'âge du Fer, entre le IXe et le Ve siècle avant notre ère, que la mine atteint son plein développement. Des centaines de mineurs extrayaient le sel à l'aide de pics de bois et d'outils en bronze, transportaient les blocs dans des sacs de cuir portés sur le dos, et s'enfonçaient dans des galeries qui atteignaient parfois plus de cent mètres de profondeur dans la montagne.3

La mine de Hallstatt est considérée comme la plus ancienne mine de sel du monde encore partiellement en activité. Les conditions de conservation y sont extraordinaires : le sel a préservé des objets organiques impossibles à retrouver sur des sites terrestres ordinaires. Des outils de mineur en bois, des sacs en cuir, des chaussures d'enfants, des coiffes en tissu, des restes de repas - autant de témoins de la vie quotidienne des mineurs préhistoriques. Une chaussure de cuir d'enfant datant des VIIIe-IIIe siècles avant notre ère, parfaitement conservée, est aujourd'hui l'un des objets phares des collections du musée local.

La nécropole et ses trésors

C'est en 1846 qu'un ingénieur des mines, Johann Georg Ramsauer, entame les fouilles systématiques du cimetière de Hallstatt, accroché à la pente au-dessus du village. En vingt ans de travaux, il met au jour plus de mille tombes, dont il consigne les détails dans des aquarelles d'une précision remarquable. Ces documents d'archives, aujourd'hui conservés au Naturhistorisches Museum de Vienne, constituent l'une des premières descriptions méthodiques d'une fouille archéologique dans l'histoire de la discipline.1

Chaussure d'enfant en cuir retrouvée dans la mine de sel de Hallstatt, datant des VIIIe-IIIe siècles avant notre ère
Chaussure d'enfant en cuir retrouvée dans la mine de sel de Hallstatt, datant des VIIIe-IIIe siècles avant notre ère. Sa conservation exceptionnelle illustre le pouvoir conservateur du sel sur les matières organiques. (Crédit : Museu de Prehistòria de València, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

Les tombes révèlent une société nettement hiérarchisée. Les sépultures les plus riches abritent des guerriers ou des chefs inhumés avec leurs armes - épées en fer ou en bronze, casques, boucliers - ainsi qu'un mobilier funéraire abondant : vases en bronze et en céramique, parures d'ambre, coral méditerranéen, fibules en or ou en argent, objets en verre. Certains objets proviennent de très loin : l'ambre de la Baltique, le corail de Méditerranée, des perles de verre d'origine orientale. Le sel de Hallstatt finançait des échanges commerciaux à l'échelle de toute l'Europe. D'autres tombes, plus modestes, témoignent d'une population de mineurs, d'artisans et d'agriculteurs vivant dans l'ombre des élites qui contrôlaient la production et la distribution du sel.

Une civilisation pan-européenne

La culture de Hallstatt ne se résume pas à un site isolé. Définie par les archéologues à partir de caractéristiques partagées - types d'armes, céramiques, parures, pratiques funéraires - elle s'étend sur une vaste zone géographique couvrant l'actuelle Autriche, la Bavière, la Suisse, le sud de l'Allemagne, la Bourgogne, la Bohème et une partie des Balkans. Elle se subdivise en plusieurs phases régionales mais partage un fond culturel commun façonné par des siècles de contacts et d'échanges.

La culture de Hallstatt constitue la première phase de ce que les archéologues appellent la civilisation celtique. Elle est suivie, à partir d'environ 450 avant notre ère, par la culture de La TèneLa TèneSecond âge du fer européen (env. −450 à −50), du nom d'un site suisse ; apogée celtique, art curviligne, oppida et monnaie., qui correspond à l'apogée de l'expansion celtique en Europe et jusqu'en Anatolie. L'art de la culture de Hallstatt, plus géométrique et austère, contraste avec l'art tourbillonnant de La Tène, mais les deux forment une continuité culturelle s'étendant sur plus d'un millénaire et demi.4

Des corps conservés dans la mine

La mine de Hallstatt a fourni une découverte de premier plan en 1734, bien avant les grandes fouilles archéologiques : le corps momifié d'un mineur, conservé dans le sel pendant plus de deux mille ans, fut mis au jour par des mineurs en activité. Ce "mineur des glaces de Hallstatt" - bien antérieur à Ötzi, découvert dans les Alpes en 1991 - était si bien conservé que les ouvriers crurent d'abord avoir retrouvé un collègue récemment décédé. Des découvertes similaires se répétèrent par la suite, livrant des corps avec leurs vêtements, leurs outils et parfois leur dernier repas encore identifiable.

La conservation par le sel de matières organiques fait de la mine de Hallstatt un site exceptionnel, comparable aux sites palafittiques pour la richesse des informations biologiques qu'il recèle. Des analyses d'ADN ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe. conduites sur les restes humains retrouvés dans la mine et la nécropole ont permis de suivre les mouvements de populations sur plusieurs siècles, et de montrer que les mineurs venaient de régions géographiquement diverses, témoignant d'une forme précoce de mobilité du travail.

Hallstatt aujourd'hui

Inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1997 dans le cadre du "Paysage culturel de Hallstatt-Dachstein/Salzkammergut", le site attire aujourd'hui des centaines de milliers de visiteurs par an. Sa popularité est devenue telle que les autorités autrichiennes ont dû prendre des mesures pour limiter l'afflux touristique, notamment en restreignant l'accès aux véhicules. Le village a même été reproduit à l'identique en Chine, dans la province du Guangdong, signe de son rayonnement planétaire.2

Bracelet en bronze hallstattien exposé au musée de Hallstatt
Bracelet en bronze de la période hallstattienne exposé au musée de Hallstatt. Les artisans de cette culture maîtrisaient parfaitement la métallurgieMétallurgieEnsemble des techniques d'extraction et de travail des métaux (cuivre, bronze, or) ; son essor à l'énéolithique et à l'âge du bronze transforme outillage, armement et hiérarchies sociales. du bronze et leurs productions circulaient sur de vastes territoires grâce aux réseaux d'échange fondés sur le commerce du sel. (Crédit : Museum Hallstatt, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

La mine reste partiellement ouverte aux visites touristiques, et un musée de très grande qualité expose les objets les plus remarquables des fouilles anciennes et récentes. Les archéologues continuent de travailler dans les galeries et dans la nécropole, révélant de nouvelles tombes et de nouveaux chapitres de cette histoire millénaire. Hallstatt reste, au sens propre comme au figuré, une source inépuisable de découvertes et une clé de compréhension de l'Europe de l'âge du Fer.