Il y a environ 300 000 ans, en AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→, une lignée d'hominidéshominidésFamille des grands singes (Hominidae) regroupant orangs-outans, gorilles, chimpanzés, bonobos et humains.→ franchissait un seuil biologique sans retour. Ces êtres, que nous reconnaissons comme les premiers représentants de notre propre espèce, Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→, ne ressemblaient pas encore tout a fait aux humains d'aujourd'hui. Mais leurs cranes, leurs comportements et leur plasticité cognitive les distinguaient de tous leurs ancêtres. De leur berceau africain, ils allaient, en quelques dizaines de millénaires, coloniser chaque continent, supplanter les autres espèces humaines et transformer irrémédiablement la surface de la Terre. Ce dossier retrace cette aventure extraordinaire, des premiers fossiles d'Afrique du Nord jusqu'aux découvertes génomiques les plus récentes qui reecrivent encore notre histoire.
Aux origines : 300 000 ans en Afrique
Pendant longtemps, le berceau de l'humanité moderne était localise en Afrique de l'Est, près de la vallée du Grand Rift. Les fossiles de la rivière Omo en Éthiopie, dates d'environ 195 000 ans, semblaient constituer le premier jalon fiable de notre espèce. Mais en 2017, la découverte et la reanalyse de fossiles de Jebel Irhoud, au Maroc, ont bouscule cette vision. Dates de 300 000 a 350 000 ans par thermoionisation et datation par series de l'uranium, ces restes appartiennent a des individus aux visages modernes, mais aux boites crâniennes plus longues et plus basses que les nôtres. Pour Jean-Jacqués Hublin, qui dirigeait les fouilles, ils représentent le plus ancien Homo sapiens connu, suggérant que notre espèce s'est constituée progressivement a l'échelle de tout le continent africain, plutôt qu'en un seul foyer.1
Cette thèse, parfois appelée "panafricanisme" ou "multiregionalite africaine", est aujourd'hui largement acceptée. Homo sapiens ne serait pas ne d'une seule population isolée, mais d'une mosaique de groupes humains africains échangeant des genes, des techniques et des comportements a travers des corridors verts ouverts lors des périodes humides. Les fossiles de Florisbad en Afrique du Sud (260 000 ans), ceux d'Irhoud au Maroc, ceux d'Omo Kibish et de Herto en Éthiopie (195 000 et 160 000 ans respectivement) représentent différentes facettes de cette émergence plurielle.
Au meme moment, d'autres espèces humaines peuplaient la planète. Les Neanderthaliens dominaient l'Europe et l'Asie occidentale depuis au moins 400 000 ans. Les Dénisoviens, connus principalement par leur ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces.→, occupaient une vaste zone d'Asie centrale et orientale. En Indonesie, Homo floresiensis et Homo luzonensis survivaient sur leurs îles respectives. L'émergence de Homo sapiens s'inscrit donc dans un monde ou l'humanité était plurielle et fragmentée, pas dans un vide peuplé d'un seul ancêtre direct.
L'anatomie de l'humain moderne
Qu'est-ce qui distingue anatomiquement Homo sapiens des espèces précédentes ? Plusieurs caractéristiques sont déterminantes. La plus visible est la forme de la boite crânienne : chez les sapiens modernes, le crane est globulaire, a pariétaux et frontaux bombes, avec un visage plat et retrait sous le cerveau. L'os occipital est arrondi, sans chignon occipital comme chez les Neanderthaliens. Le menton est prooeminent, trait unique a notre espèce parmi tous les hominidés.
Le volume crânien moyen de Homo sapiens est d'environ 1 350 cm3, similaire a celui des Neanderthaliens, mais l'organisation interne du cerveau differe. Les lobes pariétaux et temporaux, associés au langage symbolique, a l'intégration sensorielle et aux fonctions sociales complexes, sont plus developpes chez les sapiens. Les analyses par imagerie endocraniale montrent également que le cortex prefrontal, implique dans la planification et la cognition sociale, occupait une place relative plus grande.
Le corps des premiers sapiens est globalement moins robuste que celui des Neanderthaliens. Les membres sont plus longs et plus graciles, reflétant une adaptation a des environnements plus chauds et ouverts plutôt qu'aux conditions glaciaires européennes. La morphologie dentaire est aussi moins robuste, témoignant d'un régime alimentaire intégrant des aliments plus facilement prepares.
Sur le plan génétique, les analyses de l'ADN ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe.→ (aDNA) et moderne ont permis d'estimer que Homo sapiens s'est separe des Neanderthaliens il y a entre 500 000 et 700 000 ans, et des Dénisoviens probablement peu après. Cette divergence est antérieure a l'émergence morphologique de notre espèce, ce qui implique que nos ancêtres communs avec les Neanderthaliens étaient distincts de toutes les formes que nous reconnaissons aujourd'hui.
La révolution comportementale et cognitive
L'une des grandes questions de la paleoanthropologie porte sur le moment ou les comportements modernes sont apparus. Longtemps, un consensus situait cette "révolution du Paléolithique supérieurPaléolithique supérieurDernière phase du Paléolithique (env. 45 000 à 10 000 ans), marquée par Homo sapiens en Europe, l'art, les parures et une succession de cultures (Aurignacien, Gravettien, Solutréen, Magdalénien).→" vers 40 000 ans, coïncidant avec l'arrivée de sapiens en Europe et la floraison de l'art aurignacienAurignacienPlus ancienne culture du Paléolithique supérieur européen (env. −43 000 à −33 000), associée à l'arrivée d'Homo sapiens et aux premières œuvres d'art.→. Mais des découvertes africaines ont systématiquement remonte cette date.
Des ornements en coquillages perces, probablement utilises comme parures, ont été trouves en Afrique du Nord (Bizmoune, Maroc, 142 000 ans), en Afrique du Sud (Blombos, 100 000 ans) et en Algerie (Oued Djebbana, 130 000 ans). Des blocs d'ocreOcrePigment minéral (oxydes de fer) rouge ou jaune, utilisé dès la préhistoire pour la parure, les rites funéraires et l'art.→ graves de motifs géométriques a Blombos Cave en Afrique du Sud datent de 75 000 a 100 000 ans.2 La grotte de Pinnacle Point révélé l'usage du feu pour chauffer la silcrete et améliorer son aptitude au débitagedébitageEnsemble des opérations de fracturation d'un bloc de pierre pour en extraire des éclats ou des lames.→ des 160 000 ans, technique cognitivamente exigeante.
Ces données pointent vers une émergence progressive des comportements modernes, peut-être associée a des épisodes de pression sélective lors des périodes glaciaires. Les populations africaines réduites a de petits refuges côtiers auraient developpe et perfectionne ces comportements symboliques avant de les diffuser lors des reexpansions démographiques. Certains chercheurs parlent de "modernité mosaic" : des comportements modernes apparaissant, disparaissant et réapparaissant dans différentes populations avant de se consolider durablement.
La fabrication d'outils composites, l'utilisation de pigments (ocre rouge et jaune), la production de parures, le transport de matières premières sur des centaines de kilomètres et l'exploitation systématique des ressources marines sont autant de marqueurs qui precedent la sortie d'AfriqueSortie d'AfriqueEnsemble des dispersions d'Homo sapiens hors d'Afrique, dont une expansion majeure il y a env. 70 000 à 60 000 ans et des sorties plus précoces.→. Lorsque les sapiens quittent le continent, ils emportent avec eux un bagage culturel et cognitif déjà considérable.
La sortie d'Afrique : plusieurs vagues de dispersion
Le scénario classique de la "sortie d'Afrique" postulait un unique evenement de dispersion, vers 60 000 a 70 000 ans, par le détroit de Bab-el-Mandeb ou la péninsule du Sinai. Les données génétiques, en particulier les analyses d'ADN mitochondrial et du chromosome Y, soutenaient cette hypothèse : toutes les populations non africaines dérivent d'un ancêtre commun ayant quitte l'Afrique a cette période.
Mais le tableau s'est considérablement complexifie. Des fossiles de Homo sapiens ont été découverts a Misliya (Israel, 177 000 a 194 000 ans), a Skhul et QafzehQafzehGrotte de Basse-Galilée (Israël) livrant des Homo sapiens et des sépultures parmi les plus anciennes connues hors d'Afrique.→ (Israel, 90 000 a 120 000 ans), en Arabie Saoudite (Al Wusta, 90 000 ans) et en Chine (Daoxian, 80 000 a 120 000 ans selon certaines interprétations). Ces découvertes suggèrent des dispersions antérieures a 60 000 ans, qui n'ont cependant laisse que peu de traces dans le génome des populations actuelles, indiquant qu'elles se sont éteintes ou ont été absorbées.
La principale vague de dispersion, qui a fonde toutes les populations non africaines actuelles, reste datée d'environ 60 000 a 70 000 ans. Elle a probablement été favorisée par une baisse du niveau de la mer lors de la dernière période glaciaire, facilitant le franchissement de points étroits comme Bab-el-Mandeb. Les populations fondatrices étaient probablement peu nombreuses, de quelques centaines a quelques milliers d'individus, d'ou les effets de goulot d'étranglementGoulot d'étranglementRéduction brutale et temporaire de l'effectif d'une population, qui appauvrit durablement sa diversité génétique.→ génétiques observes chez toutes les populations eurasiatiques.3
Depuis le Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.→, les sapiens se sont disperses dans plusieurs directions. Une branche a suivi la cote d'Asie méridionale jusqu'en Asie du Sud-Est et en Australie, atteignant ce dernier continent il y a environ 50 000 a 65 000 ans. C'est la plus ancienne colonisation d'une masse continentale séparée par la mer. Une autre branche a remonte vers l'Asie centrale et l'Europe, atteignant cette dernière il y a 40 000 a 45 000 ans. L'Asie de l'Est et du Nord-Est a été colonisée il y a 40 000 a 50 000 ans. Enfin, les Amériques ont été atteintes depuis la Siberie via le pont terrestre de Behringie il y a 15 000 a 20 000 ans selon les modeles les plus consensuels, bien que certaines données suggèrent des présences antérieures.
La rencontre avec les autres humains : hybridationHybridationCroisement entre deux espèces ou lignées distinctes, comme Homo sapiens et Néandertal, laissant une trace dans le génome.→ et remplacement
L'une des découvertes les plus saisissantes des vingt dernières années est que Homo sapiens n'a pas simplement remplace les autres espèces humaines : il les a aussi en partie absorbées. Les analyses génomiques de Svante Paabo et de son équipe (Institut Max-Planck) ont révélé en 2010 que les personnes d'ascendance non africaine portent en moyenne 1 a 4 % d'ADN néanderthalien. Les Melanesiens et les populations d'Oceanie portent en plus 3 a 5 % d'ADN dénisovienDénisovienPopulation humaine éteinte, cousine des Néandertaliens, identifiée en 2010 par l'ADN de restes de la grotte de Denisova (Sibérie).→.4
Ces hybridations se sont produites lors des rencontres entre sapiens et ces espèces au cours des sorties d'Afrique. Les Neanderthaliens, qui occupaient le Proche-Orient et l'Europe jusqu'a il y a environ 40 000 ans, ont rencontre les sapiens dans la région levantine, ou les deux espèces se chevauchaient géographiquement. Les Dénisoviens, moins bien connus, se sont melanges aux ancêtres des Melanesiens et des Australiens, probablement en Asie du Sud-Est.
Des études récentes montrent que ces introgressions génétiques n'étaient pas neutres. Certains genes neanderthaliens confèrent des avantages sélectifs : des variants neanderthaliens ont été associés a des adaptations immunitaires (récepteurs des cytokines, genes HLA), a la résistance au froid, et a des traits concernant les rythmes chronobiologiques. En revanche, certaines régions du génome sapiens montrent une "désertification neanderthalienne" : elles ne contiennent pas d'ADN néanderthalien, comme si les genes des deux espèces étaient incompatibles dans ces zones, notamment autour des genes impliques dans la spermatogenese et le développement cérébral.
Le remplacement des Neanderthaliens en Europe, acheve vers 40 000 a 30 000 ans, fut probablement un processus complexe, combinant compétition pour les ressources, transmission de maladies nouvelles, et absorption génétique partielle. Quelques sites comme Spy en Belgique ou Vindija en Croatie livrent les derniers vestiges neanderthaliens, dates de 38 000 a 40 000 ans. Les données génétiques suggèrent plutôt un déclin démographique progressif des Neanderthaliens face a l'expansion des sapiens qu'un evenement de destruction brutal.
La conquête du globe : de l'Australie aux Amériques
En moins de 50 000 ans après la principale sortie d'Afrique, Homo sapiens a occupe presque chaque région habitable de la planète. Cette expansion sans precedent dans l'histoire évolutive des grands mammifères s'est faite a des rythmes variables, en fonction des obstacles géographiques et des conditions climatiques.
L'Australie est l'un des premiers continents atteints. Les sites de Madjedbebe dans le Territoire du Nord ont livre des artefacts dates d'au moins 65 000 ans, et des preuves convergentes suggèrent que des sapiens traversaient les mers depuis l'Asie du Sud-Est il y a 50 000 a 65 000 ans, sur des embarcations rudimentaires.5 Cette traversée maritime était un exploit technologique considérable, car meme au maximum de la régression marine, un certain détroit persistait entre les îles de la Sonde et la SahulSahulContinent formé, durant les glaciations, par la réunion de l'Australie, de la Nouvelle-Guinée et de la Tasmanie, lorsque le niveau marin était bas.→, la masse continentale fusionnant l'Australie et la Nouvelle-Guinée actuelles.
En Europe, les premières preuves de la présence de sapiens datent d'environ 45 000 ans (site de Bacho Kiro en Bulgarie). Vers 40 000 ans, l'Aurignacien se répand rapidement, apportant avec lui des figurines en ivoire de mammouthIvoire de mammouthDéfense de mammouth travaillée par les artisans paléolithiques pour sculpter figurines, perles, sagaies et parures.→, des flutes en os et les premières peintures rupestres connues en Europe. L'art de la grotte de Chauvet (Ardeche) date d'environ 36 000 ans, et les grottes de Lascaux, Font-de-Gaume ou Altamira ont été ornées entre 17 000 et 30 000 ans.
L'Asie de l'Est et du Nord-Est a été colonisée progressivement. Des fossiles humains modernes de Tianyuan Cave en Chine datent d'environ 40 000 ans. En Siberie, la présence de sapiens est attestée des 45 000 ans (site d'Oust-Ichim, dont le génome a été séquence).6 Cette expansion sibérienne a conduit a la colonisation des Amériques, lorsque la Behringie était une vaste plaine steppique emergee du fait de la régression marine. Des données solides attestent la présence humaine au Chili (Monte Verde, 14 500 ans) et progressivement dans tout le continent. En quelques millénaires, sapiens atteignait la Terre de Feu, a l'extrémité australe du globe.
Les cultures du Paléolithique supérieur
Pendant les 40 000 ans qui séparent l'arrivée de sapiens en Europe de l'invention de l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→, les groupes humains du Paléolithique supérieur ont developpe une diversité culturelle remarquable, témoignée par les industries lithiques, les arts et les pratiques funéraires.
L'Aurignacien (43 000 a 28 000 av. J.-C.) est la première grande culture pan-européenne associée exclusivement a Homo sapiens. Elle se distingue par ses lames retouchées, ses objets de parure en coquillage et en dents d'animaux, et ses premières sculptures. La Venus de Hohle Fels, datée de 40 000 ans en Allemagne, est l'une des plus anciennes représentations anthropomorphes connues. Les flutes de Geissenklosterle et d'Hohle Fels, taillées dans de l'ivoire de mammouth ou de l'os de vautour fauve, témoignent d'une activité musicale déjà élaborée.
Le GravettienGravettienCulture du Paléolithique supérieur (env. −33 000 à −21 000) répartie de l'Atlantique à la Sibérie, célèbre pour ses statuettes féminines en ivoire (« Vénus ») et, à Dolní Věstonice, la plus ancienne céramique cuite.→ (28 000 a 21 000 ans av. J.-C.) marque l'apogée démographique du Paléolithique supérieur en Europe. Ses populations colonisent jusqu'a la Russie européenne (Sungir, Dolni Vestonice) et produisent une abondance de Venus figurines, ces statuettes féminines aux formes exagérées dont les interprétations culturelles varient selon les auteurs : déesses-mères, effigies personnelles, objets de magie ou représentations de stades physiologiques féminins. Le Gravettien est aussi la culture des camps de chasse specialises aux mammouths dans les grandes plaines d'Europe centrale, avec des constructions en os de mammouth faisant office de logis saisonniers.
Le SolutréenSolutréenCulture du Paléolithique supérieur européen (env. −22 000 à −17 000), remarquable par ses pointes lithiques en feuille de laurier taillées en retouche plate. Contemporain de la deuxième phase d'art de la grotte Cosquer.→ (21 000 a 17 000 ans av. J.-C.), limite a la péninsule Ibérique et au sud de la France, est remarquable pour la qualité technique exceptionnelle de ses pointes bifaciales, taillées par pression. Certaines pièces atteignent un degré de symétrie et de finesse qui depasse les besoins strictement fonctionnels, suggérant une dimension ostentatoire ou rituelle. Le MagdalénienMagdalénienDernière grande culture du Paléolithique supérieur (env. −17 000 à −12 000), apogée de l'art pariétal (Lascaux).→ (17 000 a 12 000 ans av. J.-C.) est la culture de l'apogée de l'art rupestre franco-cantabrique. Lascaux, Altamira, Font-de-Gaume, Niaux, Rouffignac : ces chefs-d'oeuvre realises avec des pigments d'ocre, de manganèse et de charbon représentent faunes glaciaires, mains négatives et signes géométriques abstraits.
Pratiques funéraires et symbolisme
Les premières sépultures intentionnelles attribuables a Homo sapiens avec certitude datent d'environ 100 000 ans en Afrique et au Proche-Orient (Qafzeh, Israel, ou des ossements étaient accompagnes de coquillages perces). En Europe, les sépultures du Paléolithique supérieur montrent une élaboration croissante : le site de Sungir (Russie, 34 000 ans) révélé des individus inhumes avec des milliers de perles d'ivoire cousues sur leurs vêtements, des sagaies et des défenses de mammouth redressées, signes clairs d'un statut social differencie et de croyances en un au-delà.
Les Venus figurines répandues de l'Atlantique a la Siberie entre 23 000 et 25 000 ans constituent un phénomène culturel trans-régional fascinant. Leur diffusion sur des milliers de kilomètres suggere que des réseaux d'echange symbolique, et probablement linguistiques, existaient déjà a cette époque. Les morts étaient parfois inhumes avec des colorants (ocre rouge), symbole probable du sang ou de la vie, depuis au moins 60 000 a 70 000 ans. Ces pratiques signifient non seulement une conscience de la mort, mais aussi une projection symbolique dans un temps après la mort, compétence typiquement sapiens.
La révolution néolithiqueRévolution néolithiquePassage des sociétés de chasseurs-cueilleurs à l'agriculture et à la sédentarité (vers 10 000 av. J.-C. au Proche-Orient), à l'origine des villages puis des cités.→ et ses conséquences génétiques
A partir de 12 000 av. J.-C., dans le "croissant fertileCroissant fertileRégion en arc du Proche-Orient (Levant, Mésopotamie) où sont nés l'agriculture et l'élevage.→" du Proche-Orient, des populations de chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→ entamèrent la domestication des plantes et des animaux. Ce processus, appelé transition néolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000.→, allait profondément transformer la démographie, la génétique et la biologie de notre espèce en quelques millénaires.
Génétiquement, cette transition est clairement visible dans le génome des Européens actuels. L'Europe mésolithiqueMésolithiquePériode intermédiaire entre Paléolithique et Néolithique (env. −10 000 à −6 000 en Europe), encore fondée sur la chasse et la cueillette.→ était peuplée de chasseurs-cueilleurs a peau sombre et aux yeux clairs (groupe dit "Chasseurs-Cueilleurs de l'Ouest" ou WHG). Vers 7 000 a 5 000 av. J.-C., des agriculteurs anatoliens migrèrent vers l'Europe, remplaçant demographiquement en grande partie les chasseurs locaux (groupe "Early European Farmers" ou EEF). Puis vers 3 000 a 2 500 av. J.-C., des pasteurs des steppes pontiques (groupe Yamnaya) envahirent massivement l'Europe, introduisant les langues proto-indo-européennes, la métallurgieMétallurgieEnsemble des techniques d'extraction et de travail des métaux (cuivre, bronze, or) ; son essor à l'énéolithique et à l'âge du bronze transforme outillage, armement et hiérarchies sociales.→ du bronze et des traits génétiques spécifiques dont des adaptations lactasiques.7
Le génome des Européens modernes est ainsi le produit d'au moins trois grandes composantes ancestrales : chasseurs-cueilleurs paléolithiques, agriculteurs néolithiques anatoliens, et pasteurs des steppes. Cette structure tripartite se retrouve avec des variations dans toutes les populations d'Europe et d'Asie. La sédentarisationSédentarisationPassage d'un mode de vie nomade à une installation durable en un lieu, condition de l'apparition des villages.→ et l'agriculture ont eu des conséquences biologiques profondes : densité de population croissante, intensification des maladies infectieuses (tuberculose, rougeole, variole) favorisées par la proximit avec les animaux domestiques, et régime alimentaire parfois moins diversifie qu'a l'époque des chasseurs-cueilleurs.
L'héritage génétique de notre espèce aujourd'hui
Aujourd'hui, les 8 milliards d'Homo sapiens qui peuplent la planète constituent une espèce génétiquement peu variable comparée a d'autres primates, conséquence de notre origine récente et des goulots d'étranglement successifs de notre expansion. La diversité génétique est maximale en Afrique subsaharienneAfrique subsahariennePartie du continent africain au sud du Sahara ; berceau d'Homo sapiens, longtemps réputée hostile à la conservation de l'ADN ancien à cause de la chaleur.→, qui abrite plus de variantes génétiques que tout le reste du monde combine, reflet de la plus longue histoire évolutive humaine sur ce continent.
Les mutations accumulées depuis 300 000 ans reflètent les adaptations aux différents environnements colonises. La depigmentation de la peau chez les populations d'Europe du Nord et d'Asie de l'Est s'est produite indépendamment dans les deux régions, favorisant la synthèse de vitamine D sous des latitudes a faible ensoleillement. La persistance de la lactase a l'âge adulte a evolue indépendamment dans des populations pastorales d'Europe, du Moyen-Orient et d'Afrique de l'Est. L'adaptation a la haute altitude a evolue séparément chez les Tibétains, les Éthiopiens et les Andins, via des genes différents.
Les découvertes de la génomique ancienne (aDNA) révolutionnent notre compréhension des migrationsMigrationsDéplacements de populations sur de longues distances ; moteur majeur de l'histoire humaine (sortie d'Afrique, peuplement des continents, diffusions néolithiques et steppiques).→ et du métissageMétissageCroisement génétique entre populations ou espèces humaines ; entre Néandertal et Homo sapiens, il a laissé 1 à 2 % d'ADN néandertalien chez les non-Africains.→ humains. Des laboratoires comme ceux de Svante Paabo (Leipzig), David Reich (Harvard) ou Wolfgang Haak (Jena) ont séquence des milliers de génomes anciens, reecrivant l'histoire des populations humaines au fil des découvertes. La base de données constituée par ces recherches dessine un tableau complexe de remplacement, de métissage et de flux de genes entre populations, en Eurasie comme en Afrique ou en Amérique.
La question de savoir si Homo sapiens se transformera biologiquement dans les prochains millénaires reste ouverte. La médecine moderne, en réduisant la mortalité différentielle, attenue la sélection naturelle. La mondialisation melange les populations a un rythme sans precedent. Et la biotechnologie ouvre des perspectives de modification génomique. Pour la première fois dans l'histoire de la vie, une espèce dispose des outils pour influencer consciemment sa propre trajectoire évolutive. L'aventure d'Homo sapiens est peut-être encore dans sa première jeunesse.
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