Il y a environ 14 500 ans, dans les collines boisées et les valles fertiles du LevantLevantRégion du Proche-Orient méditerranéen (Israël, Liban, Syrie, Jordanie), carrefour majeur des premières migrations humaines hors d'Afrique.→ (actuel Israel, Palestine, Liban et Syrie), quelque chose se produisit qui allait changer le cours de l'histoire humaine. Des groupes de chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→ du PaléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoire (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette.→ final décidèrent de ne plus bouger. Ils construisirent des maisons semi-souterraines en pierre, stoquerent des céréales sauvages dans des silos, enterrèrent leurs morts sous le sol de leurs habitations et développèrent des pratiques symboliques complexes. Ce sont les Natoufiiens, la première culture de sédentaires connus, apparus deux a trois millénaires avant l'invention de l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→. Leur découverte et leur étude ont revolutionne notre compréhension de la transition néolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000.→ : la sédentarisationSédentarisationPassage d'un mode de vie nomade à une installation durable en un lieu, condition de l'apparition des villages.→ n'est pas une conséquence de l'agriculture, c'est son précurseur.
Le terme "Natoufiien" vient de Wadi Natuf, un ravin près de Jerusalem ou le préhistorien britano-israélien Dorothy Garrod decouvrit en 1928 les premiers vestiges de cette culture. La culture natoufiienne s'étend grosso modo entre 14 500 et 11 500 avant notre ère, soit sur environ trois millénaires. Elle se divise habituellement en deux phases : le Natoufiien ancien (14 500-13 000 av. J.-C.), marque par une prospérité relative et une sédentarisation poussée, et le Natoufiien récent (13 000-11 500 av. J.-C.), contemporain d'un refroidissement climatique brutal connu sous le nom de Dryas récent, qui contraignit certains groupes a redevenir nomades ou semi-nomades[1].
Des maisons et des villages
La caractéristique la plus frappante des Natoufiiens est la construction de maisons permanentes. Les sites de Ain Mallaha (Eynan) en Israel, de Beidha en Jordanie, de Mureybet en Syrie et de plusieurs localités du Carmel (Kebara, el-Wad) ont livre des vestiges de bâtiments circulaires ou semi-circulaires, parfois semi-enterres, avec des murs de pierre ou de torchis et des foyers intérieurs. Ces structures ne sont pas des abris temporaires : ce sont des maisons, occupées pendant des mois ou des années, renforcées, réparées, réoccupées. La plus grande agglomération connue, Ain Mallaha, regroupait peut-être 200 a 300 personnes au sommet de sa prospérité - un groupe humain d'une taille sans precedent pour l'ère preagricole[2].
Les villages natoufiiens sont dotes d'espaces fonctionnels differencies : aires de stockage, zones de traitement des céréales (avec des mortiers en pierre et des pilons), espaces rituels. Les analyses archeobotaniques ont montre que les Natoufiiens collectaient intensivement les céréales sauvages (engrain, orge), le figuier, les glands et les pistaches. Ils n'agricultaient pas encore - ils ne semaient pas, n'irrigaient pas, n'aménageaient pas délibérément les champs - mais ils étaient déjà des spécialistes de l'exploitation des ressources végétales, qui savaient géographiquement ou et quand récolter.
Les morts sous les pieds des vivants
Comme a Catalhoyuk des millénaires plus tard, les Natoufiiens enterraient leurs morts a l'intérieur ou immédiatement sous les habitations. Les nécropoles natoufiennes sont parmi les plus riches en information sur les pratiques funéraires du Paléolithique final. Les corps sont généralement inhumes en position fléchie, les genoux rameenes vers la poitrine. Beaucoup sont accompagnes de parures : coiffes de coquillages, colliers de dents d'animaux, bracelets en os, bracelet de spondyle[3].
Certains individus, probablement des membres importants du groupe, bénéficient de sépultures particulièrement soignées. A Ain Mallaha, une inhumation celebre montre un vieillard entoure de ses bras enveloppant ce qui semble être un chiot - la plus ancienne association funéraire chien-humain connue, datée d'environ 12 000 ans avant notre ère. Ce geste temoigne d'une relation affective et symbolique entre l'humain et le chien déjà pleinement installée a l'époque natoufiienne, bien avant la domestication formelle du chien qui s'est effectuée progressivement sur plusieurs millénaires.
Les analyses craniologiques et d'ADN ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe.→ ont aussi révélé des pratiques de circulation des cranes : des tetes étaient parfois preleves après décomposition, transportées ou conservées, peut-être dans le cadre d'un culte des ancêtres ou de pratiques chamaniques. Ce comportement, presente aussi a Jericho néolithique et a Ain Ghazal, semble avoir été répandu dans le Levant preceramique.
La question de la domestication
Les Natoufiiens sont souvent places au début du processus de domestication, meme si ce processus est long et progressif. Leurs contacts intensifs avec les céréales sauvages, leur sélection implicite des plantes les plus faciles a récolter (les grains qui ne s'egrennent pas facilement, par exemple) ont pu créer des pressions de sélection vers des variétés domesticables. De meme, la présence de chiens et peut-être de gazelles semi-apprivoisées dans leurs campements suggere le début d'une relation domesticatrice avec le monde animal.
Mais c'est le Dryas récent, vers 13 000-11 500 avant notre ère, qui semble avoir joue le rôle d'accélérateur décisif. Ce refroidissement brutal assécha les paysages du Levant, reduisit les ressources cerealieres sauvages, et contraignit les populations - certaines revenues a un semi-nomadisme de survie - a chercher des alternatives. La réponse qui s'imposa progressivement, et qui emerge franchement dans le Néolithique preceramique A (PPNA, vers 11 500 av. J.-C.), fut l'agriculture délibérée : semer, entretenir, récolter. Les Natoufiiens n'ont pas invente l'agriculture, mais ils en ont créé toutes les preconditions sociales, cognitives et techniques[4].
L'héritage génétique des Natoufiiens
L'analyse de l'ADN ancien des squelettes natoufiiens a été rendue possible par les progrès de la paleogenomique. Les résultats, publies depuis 2016, ont montre que les Natoufiiens sont les ancêtres génétiques probables des premiers agriculteurs du Levant - ceux qui exporteront l'agriculture vers l'Europe et l'Asie centrale a partir de 8 000 avant notre ère. Cette continuité génétique entre les derniers chasseurs-cueilleurs du Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.→ et les premiers agriculteurs levantins est l'une des confirmations les plus frappantes du modele de transition agricole "sur place", par opposition a une hypothèse de remplacement de population[5].
Les Natoufiiens ont aussi laisse une empreinte culturelle durable. Certains de leurs éléments symboliques - l'inhumation sous les maisons, la parure en coquillage, l'exploitation intensive des céréales - se retrouvent dans le Néolithique preceramique du Levant et se diffusent avec les premières communautés agricoles. En ce sens, les Natoufiiens ne sont pas une culture terminale : ils sont le début de quelque chose d'immense. Sedentarises deux millénaires avant les autres, ils ont pose les fondations du monde dans lequel nous vivons encore.
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