La Russie recele l'un des patrimoines du Paléolithique supérieurPaléolithique supérieurDernière phase du Paléolithique (env. 45 000 à 10 000 ans), marquée par Homo sapiens en Europe, l'art, les parures et une succession de cultures (Aurignacien, Gravettien, Solutréen, Magdalénien).→ les plus riches et les plus diversifies au monde. Son immense territoire -- qui s'étend des plaines d'Europe orientale jusqu'a l'extrémité de la Siberie -- a été parcouru par des chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→ d'Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→ des les premiers millénaires qui ont suivi leur arrivée en Europe, il y a quelque 42 000 a 45 000 ans. Ces populations ont laisse des traces extraordinaires : figurines en ivoire, outils sophistiques, parures de coquillages, habitations en os de mammouth, et surtout un corpus d'art mobilierArt mobilierObjets d'art transportables (statuettes, gravures sur os ou ivoire), comme les Vénus paléolithiques.→ qui figure parmi les plus fascinants de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→ mondiale. Des sites comme Kostenki (Oblast de Voronezh), Zaraysk (région de Moscou), Avdeevo (Oblast de Koursk) ou Sungir (Oblast de Vladimir) ont profondément transforme notre compréhension du Paléolithique supérieur européen et de la diffusion des premières cultures Homo sapiens.[1]
La spécificité de la Russie tient en partie a sa position géographique. Les plaines d'Europe orientale, balayées par des vents arctiques, étaient des steppes périglaciaires au PléistocènePléistocèneÉpoque géologique des grandes glaciations (env. −2,6 Ma à −11 700), couvrant l'essentiel de la préhistoire humaine.→ supérieur, parcourues par des troupeaux de mammouths, de bisons, de rennes et de rhinocéros laineux. Ces conditions extrêmes ont paradoxalement favorise le développement de stratégies d'adaptation très élaborées : construction d'habitations en os et en défenses de mammouth, création de vêtements en fourrure (attestée par des aiguilles a chas), accumulation de provisions, et constitution de réseaux d'echange sur de longues distances. La densité de sites en un meme endroit -- comme a Kostenki, ou 60 sites distincts sont concentres sur 10 km² -- temoigne d'une fréquentation très intense de ces territoires par des groupes humains parfois importants.
Kostenki : le laboratoire du Paléolithique supérieur
Situe sur la rive droite du Don, a environ 400 km au sud de Moscou, dans l'Oblast de Voronezh, le complexe de Kostenki est l'un des sites Paléolithiques les plus importants au monde. Depuis le début des fouilles au XIXe siècle, et surtout depuis les travaux systématiques soviétiques et russes du XXe siècle, plus de 60 sites distincts ont été identifies sur une bande de terrain d'a peine 10 km². Ces sites, superposes en couches archéologique, représentent des occupations successives allant de 40 000 a 15 000 ans BP -- une fréquentation continue de plus de 25 000 ans qui en fait l'un des "archives" du Paléolithique supérieur les plus completes qui soit.[2]
Le site de Kostenki 14 a fourni en 2009 un ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces.→ humain fossile qui a complètement rebattu les cartes de la génétique des populations paléolithiques. Cette analyse, publiée par Seguin-Orlando et ses collègues dans Science en 2014, a montre que l'individu de Kostenki 14 (un homme d'environ 38 000 ans BP) portait des marqueurs génétiques propres aussi bien aux populations européennes modernes qu'aux populations est-asiatiques -- suggérant qu'une divergence majeure entre ces lignées n'avait pas encore eu lieu a cette époque, et que les populations du Paléolithique supérieur russe étaient génétiquement proches des ancêtres communs de tous les Eurasiens non-africains actuels.[3]
L'art mobilier de Kostenki est remarquable par sa diversité. On y a trouve des Venus -- une vingtaine de statuettes féminines en ivoire de mammouth, en calcaire ou en marl, datées de 22 000 a 25 000 ans BP -- ainsi qu'une tete sculptée en calcaire (le "Kopf Kostenki"), représentant un visage humain stylise. Les Venus de Kostenki présentent un style anatomique très particulier : tete inclinée vers l'avant, bras replies sous la poitrine, jambes fusionnées se terminant en pointe. Ce style, que les préhistoriens appellent le "type Kostenki-Avdeevo", se retrouve avec des variantes sur d'autres sites proches, ce qui implique une tradition artistique régionale cohérente sur plusieurs millénaires.[4]
Les habitations excavées de Kostenki sont également exceptionnelles. Plusieurs structures en "mégalithes de mammouth" -- des assemblages d'os et de défenses de mammouth formant les fondations et les murs d'abris circulaires -- ont été mises au jour. Ces structures, datées de 20 000 a 22 000 ans BP, pouvaient abriter plusieurs dizaines de personnes. Des foyers centraux, des fosses a provisions remplies d'os animaux et des dépôts d'ocreOcrePigment minéral (oxydes de fer) rouge ou jaune, utilisé dès la préhistoire pour la parure, les rites funéraires et l'art.→ rouge complètent ces habitations, qui témoignent d'une sédentarité relative étonnante pour des chasseurs-cueilleurs paléolithiques.
La tete calcaire : un portrait de Kostenki
Parmi les découvertes les plus énigmatiques de Kostenki figure une tete sculptée dans du calcaire local, datée d'environ 22 000 a 23 000 ans BP. Mesurant environ 15 cm de haut, elle represente un visage humain avec des traits individualises : un nez prononce, des arcades sourcilières marquées, et ce qui semble être une bouche schématisée. Contrairement a la Dame de Brassempouy (France), qui mesure 3,65 cm et est faite d'ivoire, cette tete en calcaire est imposante et evoque davantage une effigie rituelle que un objet portable. Elle est conservée au Musée de l'Ermitage de Saint-Petersbourg.
Zaraysk : les deux Venus de la steppeSteppeVaste plaine herbeuse semi-aride d'Eurasie, sans arbres, propice à l'élevage nomade et au cheval ; corridor de circulation des peuples et des techniques de la préhistoire récente.→ moscovite
A 150 km au sud de Moscou, dans la région de Riazan, le site de Zaraysk a livre en 2001 l'une des découvertes les plus spectaculaires du Paléolithique supérieur russe de ces dernières décennies. Lors de fouilles menées par Hizti Amirkhanov et Sergey Lev de l'Académie des Sciences de Russie, deux Venus en ivoire de mammouth ont été extraites de petites fosses aménagées, chacune placée sous un omoplate de mammouth et reposant sur un lit de sable fin. La première, pratiquement intacte, mesure 17 cm de hauteur ; la seconde, apparemment inachevée, n'en mesure que 9 cm. Les deux statuettes sont datées de 20 000 a 22 000 ans BP, attribuées au GravettienGravettienCulture du Paléolithique supérieur (env. −33 000 à −21 000) répartie de l'Atlantique à la Sibérie, célèbre pour ses statuettes féminines en ivoire (« Vénus ») et, à Dolní Věstonice, la plus ancienne céramique cuite.→ oriental (ou Epigravettien), et publiées en 2008 dans la revue Antiquity.[5]
Le contexte de leur découverte est particulièrement suggestif d'une pratique rituelle intentionnelle. Les fosses étaient soigneusement aménagées, et les Venus reposaient l'une dans un dépôt de sable fin et l'autre dans un dépôt d'ocre rouge a base d'hématite. Cette distinction dans leur traitement -- l'une "pure", l'autre colorée de rouge -- evoque des pratiques funéraires ou des offrandes symboliques. Le meme site a également livre une cote de mammouth gravée de trois figures de mammouths, un objet conique mystérieux orne de gravures et perce d'un trou central (que les fouilleurs ont qualifie de "casse-tete" mais qui pourrait être une fusaiole), et un os grave d'une croix. L'ensemble constitue un dépôt rituel d'une rareté et d'une cohérence remarquables.[5]
Jeffrey Brantingham (anthropologue, Université de Californie) a souligne l'importance de la découverte : "Cette collection d'objets d'art est spectaculaire dans les moyens mis en oeuvre pour les fabriquer, a la fois dans les matériaux utilises mais aussi par la diversité des différents types de représentations humaines et animales. Des découvertes de ce type sont extrêmement rares et offrent une vue unique sur la vie de l'Homme au PaléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoire (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette.→." Le site de Zaraysk s'inscrit dans une longue tradition d'art mobilier de la région moscovite, qui comprend également le celebre site de Sungir (Oblast de Vladimir, ~34 000 ans BP), connu pour ses spectaculaires inhumations ornées de milliers de perles d'ivoire.
Avdeevo : la cousine sibérienne de Kostenki
A 550 km au nord-ouest de Kostenki, dans l'Oblast de Koursk, le site d'Avdeevo represente l'expression la plus orientale du "complexe Kostenki-Willendorf". Découvert en 1940, ce site de plein air date de 20 000 a 22 000 ans BP (Gravettien oriental). Son art mobilier est directement comparable a celui de Kostenki : une vingtaine de figurines féminines en ivoire et en marl présentent le meme style "a tete inclinée et jambes fusionnées". Ces parallélismes stylistiques, observes sur des sites séparées de plusieurs centaines de kilomètres, témoignent soit de contacts réguliers entre les groupes, soit d'une tradition artistique transmise sur de grandes distances.[6]
Avdeevo a également livre des habitations en os de mammouth, des structures de stockage, des perles et des outils en silexSilexRoche siliceuse dure et cassante, débitée par les préhistoriques pour produire lames, pointes et outils tranchants.→ de haute qualité -- certains en silex dont la carrière d'origine se trouve a 200 km du site, preuve de réseaux d'echange actifs. Cette mobilité des matières premières et des objets artistiques sur de longues distances est l'une des caractéristiques les plus frappantes du Paléolithique supérieur russe : les Homo sapiens de la plaine orientale européenne étaient bien plus connectes qu'on ne le supposait.
La Siberie paléolithique : au-delà des monts Oural
Au-delà de l'Oural, la Siberie recele ses propres trésor du Paléolithique supérieur. Outre le site de Mal'ta-Buret (près d'Irkoutsk, ~23 000 ans BP), déjà celebre pour ses Venus en fourrure et ses connections génétiques avec les premiers Américains, des découvertes récentes ont enrichi le tableau. En 2024, une étude publiée dans Science et Vie a presente la reconstitution en 3D d'un guerrier vieux de 4 000 ans découvert en Siberie, dont l'analyse du crane et du squelette a révélé une société néolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000.→ bien plus hierachisee qu'on ne le pensait : le statut guerrier était marque des l'adolescence par des blessures caractéristiques et par un équipement spécial, suggrant l'existence d'une caste militaire héréditaire dans les steppes sibériennes de l'Âge du BronzeÂge du bronzePériode protohistorique succédant au Néolithique, marquée par la métallurgie du bronze (alliage cuivre-étain) et l'essor des premières cités et États ; en Égypte, elle correspond à l'époque des premières pyramides.→.[7]
Cette richesse archéologique est doublée d'une richesse génétique unique. Des analyses récentes ont montre que la Siberie du Paléolithique supérieur était le carrefour ou se croisaient les populations ancestrales des Europens occidentaux, des peuplés de l'Est asiatique et des premiers Américains. Le "berceau" de la diversité humaine moderne se trouve donc, pour une large part, dans ces immensités sibériennes que l'on aurait eu tort de considérer comme un simple bout du monde.
Sungir : la sépultureSépultureDépôt intentionnel d'un défunt, parfois accompagné d'offrandes ; indice de comportements symboliques.→ la plus ornée du Paléolithique supérieur
A quelque 190 kilomètres a l'est de Moscou, le site de Sungir, découvert en 1955 lors de travaux de construction, a livre les sépultures les plus spectaculairement ornées de tout le Paléolithique supérieur mondial. La serie de datations radiocarbone place les principales inhumations entre 34 000 et 30 000 ans BP, ce qui en fait l'un des plus anciens ensembles funéraires elabores connus a ce jour. Outre un adulte masculin inhume seul et recouvert de plusieurs milliers de perles en ivoire cousues sur ses vêtements, la fouille a mis au jour une tombe double d'une importance extraordinaire : deux enfants -- un garçon d'environ 13 ans et une fille d'environ 9 ans -- enterres tete-beche dans la meme fosse, leurs corps entièrement recouverts de plus de 10 000 perles en ivoire de mammouth minutieusement perforées.[8]
Le nombre de perles associées a chaque individu a permis des estimations de temps de travail qui ont profondément marque les débats sur l'organisation sociale paléolithique. Chaque perle en ivoire de mammouth, obtenue par sciage, raclage, abrasion et polissage, représentait selon les expérimentations plusieurs heures de travail artisanal. L'ensemble du mobilier funéraire de Sungir représenterait ainsi des milliers d'heures accumulées -- une investissement collectif considérable qui implique une planification a long terme et une redistribution du travail dans le groupe. Des lances en ivoire redressées par immersion dans l'eau chaude, d'une rectitude remarquable, complétaient l'équipement funéraire des deux enfants.
Les parures accompagnant les défunts incluaient également des dents de renard polaires percées servant de pendentifs, des bracelets en ivoire sculptes, et des figurines animales miniatures. La richesse et la diversité du mobilier funéraire pose la question du statut social des individus inhumes, et en particulier de celui des enfants. Dans la plupart des interprétations contemporaines, la présence de biens funéraires aussi elabores pour des enfants -- qui n'ont pas eu le temps d'accumuler un prestige personnel par leurs actions -- suggere un système d'ascription sociale héréditaire, dans lequel le statut est transmis par la naissance plutôt que par les accomplissements individuels.
Cette inférence est d'une portée considérable pour notre compréhension des sociétés du Paléolithique supérieur, souvent imaginées comme strictement égalitaires par les modeles ethnographiques issus de l'anthropologie du XIXe siècle. Sungir temoigne au contraire d'une société capable d'investir massivement dans la commémoration de certains individus, de maintenir des distinctions de statut inter-generationnelles, et de produire collectivement des biens de prestige a haute valeur en temps de travail. Cette organisation sociale complexe est corroborée par d'autres données du site, notamment la variabilité dans la richesse des sépultures adultes.[9]
Les analyses génétiques récentes (ADN ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe.→) ont confirme que les deux enfants de la tombe double n'étaient pas des jumeaux et n'étaient pas étroitement apparentes, ce qui suggere que leur co-inhumation n'était pas motivée par un lien biologique direct mais par un statut social partage ou une destinée commune dans la cosmologie du groupe. Cette donnée génétique renouvelle profondément l'interprétation anthropologique de la tombe : ces deux enfants semblent avoir été unis par quelque chose d'autre que la fratrie -- peut-être une fonction rituelle, une catégorie sociale ou un evenement de mort simultané lie a une épidémie ou a un sacrifice rituel, hypothèses que les analyses en cours s'efforcent de départager.
Les réseaux d'echange trans-continentaux au Paléolithique
L'une des découvertes les plus significatives de l'archéologie du Paléolithique supérieur russe concerne la mobilité et les echanges sur de longues distances, une réalité que les décennies de fouilles ont progressivement mise en évidence grâce a l'analyse des origines géologiques des matières premières. Le site de Kostenki, sur les berges du Don, a livre de l'ambre baltique -- dont les affleurements naturels les plus proches se trouvent a plus de 1 000 kilomètres au nord-ouest -- ainsi que des coquillages marins originaires du bassin pontique, la mer Noire actuelle, distante de plusieurs centaines de kilomètres vers le sud.[10]
L'obsidienne, roche volcanique aux tranchants exceptionnels, constitue un autre traceur privilégia des réseaux d'echange paléolithiques. Des éclats d'obsidienne identifies comme provenant des Carpates orientales ont été retrouves dans des sites comme Avdeevo, en Russie centrale, a plus de 500 kilomètres de leur source géologique. Ce transport de matériaux lithiques de haute qualité sur des distances aussi considérables implique soit une mobilité directe des groupes humains sur ces territoires immenses, soit des systèmes d'echange en chaine, ou les matériaux passent de groupe en groupe en s'éloignant progressivement de leur point d'origine. Les deux mécanismes ne sont pas mutuellement exclusifs.
La signification sociale de ces echanges depasse la simple logique économique de l'approvisionnement en matières premières. Dans de nombreuses sociétés de chasseurs-cueilleurs ethnographiquement connues, l'echange de biens précieux remplit avant tout une fonction de création et de maintien des liens sociaux entre groupes -- alliance matrimoniale, cémentation de la paix après un conflit, marquage d'obligations reciproques. Il est plausible que les réseaux d'echange paléolithiques aient rempli des fonctions analogues, permettant aux groupes humains de maintenir une toile de relations sociales s'étendant sur des centaines de kilomètres, un avantage considérable en cas de catastrophe locale.
La question des langues et de la communication dans ces réseaux d'echange trans-continentaux reste fondamentalement ouverte. L'existence de liens culturels cohérents -- attestes par les similitudes stylistiques des objets echanges ou copias -- sur de si longues distances suggere une capacité de communication suffisante pour maintenir des traditions communes. Certains linguistes ont propose que la diversification des familles linguistiques eurasiatiques remonte en partie a cette période, les langues du Paléolithique supérieur pouvant avoir été moins diversifiées que celles documentées depuis l'écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire.→.
La distribution des biens de prestige dans les sites de la plaine orientale européenne révélé également une organisation sociale interne aux groupes. Certains individus -- comme les défunts de Sungir -- concentrent une quantité disproportionnée de biens rares et d'origine lointaine, suggérant que l'accès aux réseaux d'echange long-courrier était lui-meme un privilège social. Cette inégalité d'accès aux ressources de prestige est l'un des indices les plus solides d'une stratification sociale nascente dans les sociétés du Paléolithique supérieur de la plaine orientale européenne, bien en avance sur ce que la plupart des modeles antérieurs admettaient.[11]
La plaine orientale européenne dans la génétique des populations modernes
Les avancées spectaculaires de la paleogenetique depuis les années 2010 ont transforme notre compréhension des populations du Paléolithique supérieur de la plaine orientale européenne et de leur rôle dans l'histoire démographique de l'humanité. La publication en 2015 par Haak et collaborateurs d'une étude génétique de grande échelle sur des individus anciens a confirme l'existence d'un "ancêtre nord-eurasiatique ancien" (Ancient North Eurasian, Âne) distinct des ancêtres occidentaux européens et des ancêtres sibériens orientaux. Cet Âne, dont la population de Mal'ta en Siberie constitue le représentant le plus ancien connu, s'est révélé être une composante majeure du génome de populations très diverses, de l'Inde aux Amériques.[11]
Les individus du site de Kostenki, dates entre 37 000 et 30 000 BP, représentent des populations qui portaient déjà en partie les caractéristiques génétiques de cet Âne, ce qui en fait parmi les représentants les plus anciens connus de ce lignage. L'analyse comparée avec les individus de Mal'ta-Bouret en Siberie centrale (23 000 BP environ) a permis d'établir que ces deux populations, séparées par des milliers de kilomètres, partageaient une fraction de leur ascendance génétique, confirmant l'existence d'un vaste réseau démographique interconecte s'étendant sur l'ensemble de la steppe eurasiatique septentrionale.
La connexion entre ces populations paléolithiques de la steppe et les premiers Américains constitue l'une des découvertes les plus spectaculaires de la paleogenetique récente. Les études sur les génomes anciens de populations amérindiennes ont révélé qu'une fraction notable de leur ancestralite -- estimée entre 30 et 40 % selon les groupes -- derive de populations apparentées aux Âne de Siberie occidentale et de la plaine orientale européenne. Ce signal génétique, distinct de l'ancestralite est-asiatique dominante dans les populations amérindiennes, suggere que les premiers humains a peupler les Amériques n'étaient pas uniquement des migrants d'Asie orientale, mais incluaient une composante issue de ces populations de la grande steppe eurasiatique.[12]
Cette conclusion a de profondes implications pour notre compréhension du peuplement des AmériquesPeuplement des AmériquesEnsemble des migrations ayant conduit Homo sapiens à occuper le continent américain, depuis la Béringie ; sa date et ses routes restent débattues.→ et de l'unité démographique de l'humanité du Paléolithique supérieur. Elle suggere que la plaine orientale européenne, loin d'être une périphérie de l'ecumene paléolithique, en constituait en réalité un noeud central : les populations qui y vivaient entre 40 000 et 15 000 BP ont contribue génétiquement a des populations aussi distantes que les habitants actuels du sous-continent indien, de l'Europe occidentale et des Amériques. L'histoire humaine apparaît ainsi, au Paléolithique supérieur, comme un réseau de contacts et de melanges démographiques d'une portée spatiale étonnante pour des sociétés de chasseurs-cueilleurs.
Les recherches en cours sur l'ADN ancien de spécimens provenant de sites encore peu etudies -- notamment des régions de la Volga, de l'Oural et de la basse Siberie occidentale -- promettent de raffiner encore ces reconstructions. La résolution croissante de l'arbre généalogique des populations paléolithiques eurasiatiques permet d'anticiper que les prochaines années verront une révolution supplémentaire dans notre compréhension des liens entre ces sociétés du Pléistocène et la diversité génétique de l'humanité contemporaine.
La conservation et la recherche : un chantier toujours ouvert
La reserve museale de Kostenki, établie dans les années 1960 autour des principaux gisements des berges du Don, constitue aujourd'hui l'un des dispositifs de conservation et de valorisation du patrimoine paléolithique les plus importants de Russie et d'Europe orientale. Le musée de site, construit au-dessus de la fouille préservée de Kostenki I, permet aux visiteurs d'observer in situ des vestiges en place -- ossements de mammouths, foyers et artafacts -- dans leurs contextes d'enfouissement originels, une solution museographique rare et pédagogiquement très efficace. Des programmes de fouilles sont conduits régulièrement, avec des campagnes annuelles impliquant des équipes de l'Institut d'Archéologie de Saint-Petersbourg et des partenaires internationaux.[13]
Les méthodes de datation appliquées a ces sites ont connu des avancées significatives depuis les années 2010. La datation par luminescenceDatation par luminescenceMéthode datant le dernier chauffage ou la dernière exposition à la lumière de sédiments et minéraux, en mesurant l'énergie piégée dans le cristal.→ stimulée optiquement (OSL) et par uranium-thorium sur des formations calcaires associées aux niveaux archéologiques a permis de préciser et parfois de corriger les chronologies établies par le seul radiocarbone, dont les limites de précision s'accentuent au-delà de 30 000 BP. Ces nouvelles datations ont quelquefois conduit a réviser la position de certains niveaux dans les séquences stratigraphiques, modifiant ainsi les attributions culturelles et les interprétations évolutives.
La documentation numérique des sites et des objets s'est imposée comme un complément indispensable des fouilles physiques. La photogrammétrie 3D et le scanning laser permettent de créer des repliques numériques exactes des pièces et des contextes de fouille avant toute intervention, assurant la préservation de données qui seraient irrémédiablement détruites par l'excavation. Ces archives numériques, déployées dans des bases de données accessibles aux chercheurs du monde entier, démocratisent l'accès aux données primaires de la recherche et accélèrent la publication des résultats.
La question de la protection des sites contre l'érosion naturelle -- accentuée par le dégel progressif du permafrostPermafrostSol gelé en permanence ; dans l'Altaï, l'eau infiltrée dans les kourganes a gelé en lentilles de glace qui ont conservé corps, textiles et bois pendant des millénaires.→ dans les régions septentrionales -- et contre les menaces d'origine anthropique -- constructions, agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→, pillage -- reste centrale dans les discussions sur l'avenir du patrimoine paléolithique de Russie. Des projets de cartographie systématique par LiDARLiDARTélédétection par laser (de l'anglais « Light Detection And Ranging ») : un capteur émet des impulsions lumineuses et mesure le temps de retour de l'écho pour cartographier une surface en trois dimensions. Monté sur avion ou sur drone, il traverse les trouées de la canopée et restitue le relief du sol nu, révélant des structures invisibles sous la végétation.→ ont été initias pour identifier des sites encore inconnus dans des régions peu fouillées de la plaine orientale européenne, promettant des découvertes futures qui pourraient modifier significativement notre compréhension des populations du Paléolithique supérieur de cette vaste région.
Je note la source pour un prochain article. Le niveau de détail est exactement ce qu'il me faut.