En 1996, le plongeur et archéologue Franck Goddio remonte des eaux de la baie d'Aboukir, au nord-est d'Alexandrie, un buste colossal en granit rose de deux tonnes. C'est la première tete de Ptolemee retrouvée in situ depuis des siècles. Sous la Méditerranée, a quelques metres de profondeur seulement, gît l'une des villes les plus fabuleuses de l'Antiquité. Ce documentaire SLICE Histoire plonge dans les eaux troubles d'Alexandrie pour y retrouver les fantômes d'une métropole engloutie.

Alexandrie, la perle de la Méditerranée
Fondée en 331 av. J.-C. par Alexandre le Grand sur la cote nord de l'Égypte, Alexandrie devint en quelques décennies la capitale du monde hellénistique. Sous la dynastie des Ptolemees, elle abrita la plus grande bibliothèque de l'Antiquité, le Mouseion (ancêtre de nos universités), et le celebre Phare, l'une des Sept Merveilles du monde antique. Au plus fort de sa puissance, au Ier siècle av. J.-C., la cite comptait près d'un million d'habitants, en faisant l'une des plus grandes agglomérations de la planète.
Le quartier royal -- la Brucheion -- s'étendait sur la péninsule nord-est de la ville, directement au bord de la mer. Ce secteur abritait les palais des Ptolemees, les jardins royaux, le mausolée d'Alexandre le Grand et l'île artificielle d'Antirhodos, résidence d'été des souverains. C'est précisément ce quartier que les tremblements de terre et les affaissements du sol ont progressivement fait glisser sous les eaux entre le IVe et le VIIIe siècle de notre ère.
La catastrophe qui engloutit une ville
L'engloutissement d'Alexandrie ne fut pas un evenement unique et spectaculaire, mais un processus lent et inexorable. Des series de tremblements de terre -- dont le catastrophique séisme de 365 ap. J.-C., qui provoqua un tsunami dévastateur sur toute la Méditerranée orientale -- ont progressivement fait s'affaisser le delta du Nil. Le sol instable sur lequel était bâtie la ville, constitue de sédiments alluviaux, s'est tasse et enfonce au fil des siècles.
Le resultat est aujourd'hui visible pour quiconque plonge dans la baie d'Aboukir ou dans le port oriental d'Alexandrie : a moins de six metres de profondeur, des colonnes de granite rose, des sphinx, des statues colossales et des fondations de bâtiments s'étendent sur des hectares de fond marin. Les conditions de visibilité sont souvent médiocres en raison de la turbidité de l'eau, mais les découvertes réalisées depuis les années 1990 ont totalement transforme notre compréhension de cette cite mythique.

Franck Goddio et l'Institut Européen d'Archéologie Sous-Marine
C'est en 1992 que l'archéologue français Franck Goddio, fondateur de l'Institut Européen d'Archéologie Sous-Marine (IEASM), obtient l'autorisation du gouvernement égyptien pour fouiller les eaux alexandrines. Équipe des technologies les plus avancées -- sonar a balayage latéral, magnétométrie, cartographie GPS sous-marine -- son équipe commence par dresser une carte exhaustive des fonds marins dans le port oriental et la baie d'Aboukir.
Ce travail cartographique préliminaire, qui durera plusieurs années, debouche sur des découvertes extraordinaires. Dans le port oriental, Goddio identifie les restes du quartier royal de Brucheion : des fondations de palais, des quais, une avenue en partie encore pavée, et l'île d'Antirhodos avec ses docks et ses constructions. Des centaines d'artefacts sont remontes : statues en granite, sphinx, colonnes, amphores, monnaies, bijoux et un nombre considérable d'objets en céramique et en verre.
Le Phare d'Alexandrie : une légende sous les eaux
L'une des questions les plus passionnantes de l'archéologie alexandrine concerne le Phare, cette tour colossale haute d'environ 120 metres qui guidait les navires vers le port depuis le IIIe siècle av. J.-C. Ravage par les séismes, il s'effondra progressivement entre le Xe et le XIVe siècle. Au XIVe siècle, le sultan mamelouk Qaitbay utilisa ses matériaux pour construire une forteresse -- le fort Qaitbay -- qui se dresse encore aujourd'hui a l'emplacement presume du phare.
En 1994, le plongeur et historien Jean-Yves Empereur conduisit les premières fouilles sous-marines autour du fort Qaitbay. Son équipe decouvrit des dizaines de blocs colossaux en granit rouge -- dont certains pesaient jusqu'a 70 tonnes -- ainsi que des sphinx, des statues et des obélisques. Bien que ces éléments aient probablement été deplaces de leur emplacement d'origine par les séismes et les tsunamis, certains fragments pourraient appartenir au Phare lui-meme ou a ses structures annexes.

Cleopatre et les quartiers royaux submerges
Les fouilles de Goddio dans la baie d'Aboukir ont permis de localiser ce qui pourrait être le palais de Cleopatre VII, la dernière reine d'Égypte, celle qui seduisit Jules César et Marc Antoine avant de succomber en 30 av. J.-C. Plusieurs structures de grande ampleur ont été identifiées sur l'île d'Antirhodos et les zones avoisinantes : des pièces paveees de marbre, des bassins, des colonnes et une jetée monumentale.
Parmi les objets les plus remarquables remontes dans cette zone figurent des statues de divinités égyptiennes en granite noir, un sphinx en calcaire, des décorations architecturales en marbre et une abondance de céramiques de luxe importées de Grece et d'Italie. Ces témoignages d'une vie de cour d'une opulence extrême confirment les descriptions que les auteurs anciens -- Strabon, Dion Cassius -- nous avaient laissées du faste incomparable des Ptolemees.
Les défis de l'archéologie sous-marine en Égypte
Fouiller sous les eaux alexandrines n'est pas une mince affaire. La visibilité y est souvent réduite a quelques dizaines de centimètres en raison des sédiments en suspension -- le limon du Nil et les rejets du port -- et la circulation maritime intense complique les opérations. Les fouilleurs doivent travailler avec des aspirateurs sous-marins pour dégager les objets, des filets de protection pour empêcher les artefacts de s'envoler dans les courants, et des systèmes de levage sophistiques pour remonter des blocs de plusieurs tonnes.
La préservation des objets poses également de sérieux défis. Les matériaux organiques -- bois, cuir, tissu -- ne se conservent pas dans les eaux chaudes et turbides de la Méditerranée orientale, contrairement aux épaves nordiques. Les artefacts métalliques sont souvent corrodes. Seuls la pierre, la céramique et le verre résistent bien. Malgré ces contraintes, les fouilles alexandrines ont produit en trente ans une moisson de découvertes qui a permis de récrire l'histoire d'une des villes les plus importantes de l'Antiquité.
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