L'interglaciaire eemien : quand l'Europe du Nord était plus chaude qu'aujourd'hui
Il y a environ 123 000 ans, durant ce que les géologues nomment l'interglaciaire eemien (stade isotopique marin 5e), les températures en Europe du Nord dépassaient de 2 a 3 degrés Celsius les moyennes actuelles. La Manche était une mer intérieure, les lions et les hippopotames peuplaient les berges de la Tamise, et de denses forêts de chênes, de tilleuls et de charmes couvraient des régions qui ne connaissent aujourd'hui que des paysages agricoles. C'est dans ce contexte climatique radicalement different que des Neanderthaliens habitaient la vallée de la Somme, dans l'actuel nord de la France.
Une étude dirigée par Julie Dabkowski (CNRS) et ses collaborateurs, publiée dans Thé Conversation et déposée sur HAL (hal-04736018), apporte un éclairage nouveau sur les conditions environnementales dans lesquelles vivaient ces Neanderthaliens il y a 123 000 ans sur le site de Caours, en Picardie.1 Leurs conclusions remettent en cause un cliche tenace : celui d'un Néandertal exclusivement adapte aux steppes froides de l'ère glaciaire.
Caours : un tuf calcaire qui parle pour la forêt
Le site de Caours, dans la Somme, est caracterise par un dépôt de tuf calcaire (une roche poreuse formée par la précipitation de carbonate de calcium dans des sources enrichies en CO2) d'une épaisseur de 3 a 4 metres. Ces tufs se forment exclusivement dans des environnements frais et humides, riches en végétation, ce qui en fait de remarquables archives paleoenvironnementales.
Les chercheurs ont analyse les assemblages de mollusques fossiles (malacologie) extraits de ces sédiments. Les espèces d'escargots et de bivalves identifies constituent de véritables thermomètres et hygromètres biologiques : chaque espèce possede des tolérances climatiques étroites bien documentées. A Caours, la composition malacologique indique sans ambiguïté la présence d'une forêt tempérée dense, fraîche et humide, avec un sous-bois abondant. Ce n'est pas le paysage de steppeSteppeVaste plaine herbeuse semi-aride d'Eurasie, sans arbres, propice à l'élevage nomade et au cheval ; corridor de circulation des peuples et des techniques de la préhistoire récente.→ froide que l'on associé souvent aux Neanderthaliens : c'est une forêt comparable aux futaies actuelles de l'Europe occidentale.1
Ces conclusions sont renforcées par la présence, dans les sédiments, d'ossements de cerfs, de daims, de sangliers et de rhinocéros de Merck - tous des animaux de forêt ou de lisière. Plusieurs de ces os portent des stries de decoupe caractéristiques, témoignant d'une exploitation systématique des carcasses par les Neanderthaliens. Des outils en silexSilexRoche siliceuse dure et cassante, débitée par les préhistoriques pour produire lames, pointes et outils tranchants.→ de facture mosterienne complètent le tableau d'une occupation humaine intensive du site.
Un Néandertal plus adaptable qu'on ne le pensait
Ces données s'inscrivent dans un mouvement scientifique plus large de réexamen du profil comportemental et écologique des Neanderthaliens. Longtemps presentes comme des spécialistes du froid, étroitement dépendants de la faune de la steppe glaciaire, les Neanderthaliens apparaissent progressivement comme des hominines remarquablement adaptatifs, capables d'exploiter des milieux aussi contrastes que les steppes froides d'Europe centrale et les forêts tempérées de la façade atlantique.
Les chercheurs ont identifie deux autres sites eemiens apportant des preuves similaires en France du Nord : Waziers dans le département du Nord et Resson dans la Marne. Cette récurrence géographique n'est pas anodine : elle suggere que la vallée de la Somme et ses environs constituaient un corridor frequente par les Neanderthaliens pendant les périodes de réchauffement climatique, leur permettant de remonter vers le nord en suivant l'expansion des forêts tempérées.
Ces découvertes invitent a repenser la notion d'"adaptation" chez les Neanderthaliens : plutôt qu'une espèce étroitement spécialisée dans un seul biome, on voit émerger le portrait d'une espèce capable d'ajuster ses stratégies de subsistance, ses techniques de chasse et probablement son organisation sociale selon les ressources disponibles dans des environnements très différents.2
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