Sous un abri rocheux du centre de l'Espagne, un simple galet de granit livre un secret vieux de 43 000 ans : une empreinte digitale marquée d'ocreOcrePigment minéral (oxydes de fer) rouge ou jaune, utilisé dès la préhistoire pour la parure, les rites funéraires et l'art. rouge, attribuée a un Néandertalien. Cette découverte, publiée le 5 mai 2026 dans la revue Archaeological and Anthropological Sciences, relance le débat sur la capacité de nos cousins disparus a produire des gestes a caractère symbolique.1

Un galet transporte depuis la rivière Eresma

L'abri sous roche de San Lazaro, situe près de Segovie, livre depuis plusieurs décennies des outils du Paléolithique moyenPaléolithique moyenPériode du Paléolithique (env. 300 000 à 40 000 ans) associée surtout à Néandertal et aux premiers Homo sapiens, marquée par l'outillage Levallois. caractéristiques des occupations néandertalien. En 2022, lors d'une campagne de fouilles menée par une équipe réunissant le CSIC, l'université Complutense de Madrid et l'université de Salamanque, les archéologues exhument un galet de granit enfoui sous un metre cinquante de sédiments. L'objet intrigue d'emblee : sa surface est lisse, sans trace de taille, sans évidence d'utilisation pratique.

Les datations par luminescence placent le niveau stratigraphique entre 45 000 et 41 000 ans, une fourchette qui correspond a la présence exclusive de groupes neanderthaliens dans cette région d'Espagne. Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens. n'a atteint la péninsule Ibérique qu'un peu plus tard. Mais ce qui surprend davantage encore, c'est la provenance du galet : il appartient a un type lithologique absent du site, que l'on retrouve uniquement dans les alluvions de la rivière Eresma, a plus de cinq kilomètres de l'abri. Quelqu'un a donc transporte délibérément cette pierre jusqu'au campement - un geste en lui-meme significatif.2

Illustration des outils du Paleolithique moyen de type mousteerien, technique Levallois
Illustration d'outils du Paléolithique moyen (type moustérienMoustérienIndustrie lithique caractéristique de Néandertal, fondée sur la technique Levallois de débitage des éclats.) attribues aux Neanderthaliens, dont la technique Levallois caractéristique. Ces types d'outils ont été retrouves en contexte avec le galet de San Lazaro. Crédit : Adrien de Mortillet et Gabriel de Mortillet, Wikimedia Commons, CC BY 4.0

Une empreinte digitale complete sous l'ocre rouge

Des analyses multispectrales ont révélé sur la surface du galet une tache d'ocre rouge composée d'argile et d'oxydes de fer. Sous ce dépôt de pigment, une expertise dermatoglyphique menée en collaboration avec la police scientifique espagnole a permis d'identifier une empreinte digitale complete - la plus détaillée jamais enregistrée sur un objet d'une telle ancienneté.

La reconstitution proposée par l'équipe de recherche est saisissante : un individu - probablement un homme, âge de 18 a 25 ans d'après la morphologie des crêtes papillaires - aurait presse son index droit dans le pigment encore humide, laissant une trace involontaire ou intentionnelle sur la surface de la pierre. La position de l'empreinte, localisée a proximité de reliefs naturels de la roche, a conduit certains chercheurs a voir dans l'ensemble un visage esquisse, avec la tache d'ocre jouant le rôle d'un nez. D'autres équipes restent plus réservées sur cette lecture iconographique, mais aucune ne conteste le caractère intentionnel du geste d'application du pigment.3

Le symbolique néandertalien en question

Longtemps relegue au rang de brute incapable de pensée abstraite, Néandertal a vu son image se transformer profondément au cours des deux dernières décennies. Les fouilles de Shanidar (Irak) ont rouvre le débat sur ses pratiques funéraires ; celles de la grotte de l'Arène Candide (Italie) ont confirme l'usage d'ornements personnels ; les peintures de la grotte de La Pasiega (Espagne) - datées a plus de 65 000 ans, avant l'arrivée d'Homo sapiens - lui ont attribue la paternité d'un art pariétalArt pariétalArt réalisé sur les parois des grottes et abris (peintures, gravures), par opposition à l'art mobilier. rudimentaire. La découverte de San Lazaro s'inscrit dans cette serie de révélations.

Appliquer délibérément un pigment sur une pierre sans utilité pratique manifeste, c'est accomplir un geste que les chercheurs qualifient de comportement symboliqueComportement symboliqueEnsemble de pratiques (parure, pigments, art, sépulture) traduisant une pensée symbolique ; longtemps réservé à Homo sapiens, attesté aussi chez Néandertal. : une action dont la signification depasse la stricte économie de survie. Or cette capacité était jusqu'a récemment considérée comme le privilège exclusif d'Homo sapiens, marqueur de la "modernité comportementale" qui aurait permis a notre espèce de s'imposer face a toutes les autres. San Lazaro brouille cette frontière.4

Racloir du Paleolithique moyen (Mousteerien) en silex, attribue aux Neanderthaliens
Racloir reamenage du Paléolithique moyen, attribue a une occupation néandertalienne. Des outils de ce type, elabores selon la technique Levallois, coexistaient avec le galet d'ocre sur le site de San Lazaro. Crédit : Kent County Council / Walter (Jo) Ahmet, Wikimedia Commons, CC BY 2.0

Des experts partagée sur l'interprétation

L'étude rassemble des voix nombreuses, pas toutes alignées sur les conclusions les plus ambitieuses. L'anthropologue Bruce Hardy, de l'université Kenyon (États-Unis), confirme sans reserve l'application intentionnelle de l'ocre et la réalité de l'empreinte digitale, mais se garde de se prononcer sur une intention proprement artistique. L'archeolouge Rebecca Wragg Sykes, spécialiste reconnue des Neanderthaliens, estime que le geste est bien symbolique dans sa nature, mais juge l'interprétation du point rouge comme "nez d'un visage" trop spéculative en l'état des preuves.

Paul Pettitt, de l'université de Durham, y voit avant tout un exemple supplémentaire de l'usage controle du pigment rouge par les Neanderthaliens - une pratique désormais documentée sur plusieurs sites européens - sans trancher sur la signification precise de ce galet particulier. Ces reserves ne diminuent pas la portée de la découverte : quelle qu'en soit l'interprétation finale, l'ocre a été applique intentionnellement sur une pierre sélectionnée et transportée, par un individu dont l'identité biologique, pour une fois, ne fait aucun doute - un Néandertalien de 43 000 ans.